Fiche-info 183, publiée en septembre 2014: Cette fiche-info revient « l’État islamique» en Iraq et en Syrie (ISIS) : Son émergence, ses objectifs principaux et la source du soutien populaire qu’il rencontre en Iraq et en Syrie. Ce document décrit également ses modes opératoires et ses sources de financement.

Le groupe armé État islamique

Série Fiche-info N.183, créée: Septembre 2014, Canadiens pour la Justice et la Paix au Moyen-Orient
 
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183.jpgQu’est-ce que l’EI et comment il est né?

L’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL) a succédé l’État islamique d’Irak (EI). Il s’agit d’un groupe extrémiste de sunnites djihadistes agissant en Irak et en Syrie[1]. Il est apparu sous une forme embryonnaire il y a une dizaine d’années comme une manifestation d’Al-Qaïda en Irak, qui, lui, était né en réponse à l’invasion américaine de 2003. Le groupe est actuellement dirigé par Awad Ibrahim al-Badri al-Samarri, alias Abou Bakr al-Baghdadi[2].

Quand les combats sectaires ont éclaté en Syrie en 2011, Baghdadi y a envoyé un émissaire pour créer le Front al-Nusra, qui est devenu le principal groupe djihadiste sunnite combattant le gouvernement du président Bachar al Assad, fortement dominé par les Alaouites[3]. En 2013, alors qu’al-Baghdadi tentait de consolider son pouvoir en Irak et en Syrie, un conflit éclata en Syrie entre ses fidèles et d’autres groupes djihadistes. Le leader d’Al-Qaïda s’opposait également aux attaques d’al-Baghdadi contre les ramifications musulmanes comme les chiites, les ismaélites, les soufis, etc.

La brutalité de l’EIIL et l’imposition d’une sévère charia a mené à un conflit ouvert avec d’autres groupes d’opposition du nord de la Syrie en janvier 2013. Durant cette période, Al-Nusra et d’autres groupes rebelles plus modérés se sont battus contre l’EIIL. En février 2013, Al-Qaïda et Al-Nusra ont rompu tous les liens avec l’EIIL, en raison de sa brutalité et de son insubordination[4]. En 2014, la présence de l’EIIL en Irak s’est renforcée. Le 10 juin 2014, après seulement trois jours de combat, il s’empara de la deuxième ville du pays, Mossoul. Les forces armées irakiennes – qui compte 350 000 soldats et au sein desquelles 41,6 milliards de dollars ont été injectés – n’ont opposé qu’une faible résistance[5].

 

Quelle est la taille de l’EIIL? Quelle est l’importance du territoire qu’il occupe et celle de son armement?

Évaluation du nombre de combattants : Les autorités américaines estiment que l’EI compte 15 000 combattants. Toutefois, en août 2014, Hisham al-Hashimi, un Irakien spécialiste de l’EI, a évalué qu’il réunissait entre 30 000 et 50 000 soldats, dont 30 % étaient des « idéologistes » et le reste s’y étant joint par peur ou par coercition[6]. Plusieurs d’entre eux ne sont  ni Irakien ni Syrien[7].

La taille estimée du territoire contrôlé : On évalue que l’EIIL contrôle entre 40 000 et 90 000 km2 du territoire de l’Irak et de la Syrie, soit environ un tiers de chaque pays (environ la superficie du Nouveau-Brunswick). Il contrôle les villes de Mossoul, de Tikrit, de Fallouja et de Tal Afar en Irak, de Raqqa en Syrie, ainsi que des régions comprenant des champs de pétrole, des barrages, des routes principales et des passages frontaliers. Environ 8 millions de personnes vivent sous le contrôle total ou partiel de l’EIIL[8].

L’armement : L’EIIL possède des armes sophistiquées, dont beaucoup ont été récupérées après l’invasion américaine en Irak ou, plus récemment, auprès des troupes irakiennes ou syriennes capturées ou en déroute, ainsi que d’autres groupes anti-Assad. Selon l’ancien correspondant au Moyen-Orient Patrick Cockburn, il n’y a pas de démarcation entre les groupes djihadistes extrêmes et les soi-disant alliés « modérés » des puissances occidentales. Un responsable du renseignement au Moyen-Orient a commenté Cockburn :

Les membres de l’EIIL sont toujours satisfaits quand des armes sophistiquées sont envoyées à l’un des groupes anti-Assad, car ils peuvent s’en emparer sous la menace de recours à la force ou contre des paiements en espèce[9].

 

Quels sont les principaux objectifs de l’EIIL?

L’établissement d’un État islamique (« califat ») : L’objectif initial de l’EIIL était d’établir un État islamique dans les territoires sunnites d’Irak, régi selon son interprétation littéraliste du Coran. D’après un dépliant daté de 2007, les notions modernes d’État et de frontières nationales doivent être abolies et l’amélioration des conditions de vie de la population serait moins importante que le « perfection-nement » de leur respect de l’islam. Lorsque la guerre civile a éclaté en Syrie, l’EIIL a annoncé que les territoires sunnites syriens feraient également partie du futur califat.

L’élimination des chiites et des forces de sécurités irakiennes : lorsque l’EIIL a saisi la province irakienne de Mossoul en juin 2014, il a imposé la charia stricte et a diffusé un film de relations publiques, « Rattling the Sabres », soulignant un autre objectif majeur, soit l’élimination des chiites et des forces de sécurité irakiennes[10].

Plonger les États-Unis dans une guerre : Apparemment, al-Baghdadi souhaiterait amener les États-Unis dans une guerre contre l’EI. Selon Al-Hashimi, al-Baghdadi considère qu’une telle guerre serait la réalisation d’une prophétie qui prédit une confrontation éventuelle entre chrétiens et musulmans et que celle-ci lui conférerait la place de leader du monde musulman[11]. À l’été 2014, l’EIIL décapitait, d’une façon absolument provocante, deux journalistes américains.

 

Pourquoi certains Irakiens et Syriens soutiennent-ils l’EIIL?

  • Marginalisation des sunnites du pouvoir politique par les gouvernements de la Syrie, où les sunnites sont majoritaires, et de l’Irak, où ils représentent 35  % de la population. Des exactions commises par l’armée irakienne, majoritairement chiite, ont également provoqué la colère des sunnites de l’Irak.
  • Nombre élevé de morts durant l’invasion américaine et britannique de l’Irak et de l’occupation subséquente. On estime que 601 027 Irakiens ont trouvé la mort entre mars 2003 et juin 2006, dont 31 % aux mains des forces de la coalition; 53 938 autres sont morts en raison de la situation anarchique, de l’impact de la guerre sur les infrastructures de santé, etc.[12]
  • Indignation contre les abus commis en Irak par les forces d’occupation américaines, britanniques et leurs alliés locaux : La violence physique, la torture, le viol et le meurtre de détenus irakiens, hommes et femmes, par les forces américaines à la prison d’Abou Ghraib, les abus à l’endroit de la population civile et l’occupation elle-même ont provoqué la colère de nombreux Irakiens.
  • Indignation contre la violence du gouvernement syrien envers des manifestants pacifiques, depuis 2011.
  • Ressentiment à propos de l’ingérence étrangère, à commencer par la division du Moyen-Orient faite par la Grande-Bretagne et la France après la Première Guerre mondiale et la création d’États artificiels tels que l’Irak.
  • Échec des gouvernements arabes laïques à créer de la prospérité et à établir des démocraties inclusives.
  • Influence du wahhabisme, promu par l’Arabie Saoudite.

 

Comment l’EIIL fonctionne-t-il?

La stratégie d’« occupation » légère : Selon Patrick Cockburn, l’EIIL utilise ses forces comme troupes de choc pour viser des cibles faciles, mais il ne se laisse pas entraîner dans une lutte prolongée dans laquelle ses combattants s’enliseraient et souffriraient de lourdes pertes. Plutôt, il élimine les garni-sons gouvernementales dans les quartiers à majorité sunnite mais ne laisse pas forcément beaucoup de militants sur place, s’appuyant de préférence sur ​​des alliés locaux pour maintenir le contrôle[13]. Il éradique les chiites et autres non sunnites et non arabes, place des sunnites aux postes de responsabilité et prend le contrôle des services publics. D’une zone à l’autre, il active les cellules dormantes et recru-te de nouveaux combattants qui, soit partagent sa colère envers la marginalisation sunnite, soit s’y joignent par peur.

La brutalité contre les opposants : Selon Amnistie internationale, « […] l’État islamique a lancé une campagne historique de nettoyage ethnique dans le nord de l’Irak. [...] L’EI a systématiquement pris pour cible les communautés musulmanes non arabes et non sunnites, tuant ou enlevant des centaines, voire des milliers de personnes, et forçant plus de 830 000 autres à fuir les zones dont il s’est emparées depuis le 10 juin 2014. » Parmi les groupes persécutés se trouvent les chrétiens assyriens, les chiites turkmènes et shabaks, les yézidis, les kakaïs et les mandéens sabéens qui coexistent pacifiquement dans la région depuis des siècles[14]. L’EIIL a aussi affirmé avoir exécuté 1700 soldats irakiens en juin et 250 soldats syriens en août 2014, et a publié des photos corroborant l’information sur les médias sociaux. Les exécutions en masse de soldats irakiens ont été confirmées par des témoignages de survivants publiés par HRW[15] [16].

Le financement par le contrôle des ressources et la prestation de services : Au départ, l’EIIL était financé en partie par des personnes fortunées des pays du Golfe. Ensuite, l’EIIL est devenu autosuffisant financièrement par le contrôle des puits de pétrole dans l’est de la Syrie et de nombreux entrepôts de céréales du pays, la contrebande d’antiquités syriennes, le trafic d’armes interdites à l’échelle internationale, l’extorsion des usagers d’autoroutes et la collecte de rançons des journalistes étrangers et des entreprises privées. Lorsque l’EI envahit une ville, il s’approprie les ressources d’eau, d’hydrocarbures et de farine de la région et en centralise la distribution[17], ce qui lui génère des revenus et rend les habitants dépendants. Il a également pillé les banques de Mossoul et s’avère être le groupe djihadiste le plus riche du monde, avec des liquidités et des actifs de plus de 2 milliards de dollars[18].



[1] L’EI est fortement influencé par le wahhabisme, une version fondamentaliste de l'islam du 18e siècle promu au Moyen-Orient par l’Arabie Saoudite, un allié américain. Le wahhabisme considère les femmes comme des citoyennes de deuxième classe et  les chiites comme des hérétiques qui devraient être persécutés avec les juifs et les chrétiens. L’EI considère également le Hamas comme un groupe « apostat » et y est fermement opposé.

[2] Baghdadi a lutté dans une rébellion à l’ouest de l’Irak à la suite de l’invasion des États-Unis. Il a été capturé par les forces américaines en 2006 et emprisonné pendant plusieurs années. À sa libération, il a rejoint un groupe affilié à Al-Qaïda en Irak.

[3] Les Alaouites sont une petite secte musulmane chiite, plus nombreuse en Syrie où elle compte 2,2 millions de personnes, soit 12 % de la population.

[4] Sly, Liz. « Al-Qaeda disavows any ties with radical Islamist ISIS group in Syria, Iraq ». Washington Post. Le 3 février 2014.

[5] Cockburn, Patrick. « Crisis in the Middle East: The end of a country, and the start of a new dark age ». The  Independent. Le 10 août 2014.

[6] « What is Islamic State? » BBC. Le 3 septembre 2014.

[7] Le Soufan Group, une entreprise privée de renseignement et de sécurité, estime que 12 000 des combattants de l’EIIL ne sont ni Syriens ni Irakiens.

[8] « What is Islamic State? » BBC. Le 3 septembre 2014.

[9] Cockburn, Patrick. Ibid.

[10] « What is Isis and what are its aims? » The Guardian. Le 17 juin 2014.

[11] Chulov, Martin. « What next for Islamic State, the would-be caliphate? » The Guardian. Le 3 sepembre 2014.

[12] Brown, David. « Study Claims Iraq's "Excess" Death Toll Has Reached 655,000 ». Washington Post. Le 11 octobre 2006.

[13] Cockburn, Patrick. Ibid.

[14] « Ethnic cleansing on historic scale: the Islamic State’s systematic targeting of minorities in northern Iraq ». Amnesty International, le 2 septembre 2014.

[15] « Iraq: Islamic State Executions in Tikrit » Human Rights Watch, le 2 septembre 2014.

[16] Saul, Heather. « Youtube video posted by Isis militants shows "execution of 250 Syrian soldiers" ». The Independent, le 28 août 2014.

[17] « Islamic State: Where does jihadist group get its support? » BBC. Le 1er septembre 2014.

[18] Chulov, Martin. « How an arrest in Iraq revealed Isis's $2bn jihadist netwLork ». The Guardian. Le 15 juin 2014.

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