Fiche-info 90, publiée en juillet 2010: Depuis sa création, Israël a pu compter sur la Turquie comme son allié principal au sein du monde musulman. Celle-ci a été parmi les premiers États à reconnaître Israël en 1949. Mais les tensions entre les deux se sont aggravées depuis l’assaut israélien de 2008-2009 lors duquel près de 1400 Palestiniens ont été tués. Les relations se sont encore plus détériorées en mai 2010, après qu’Israël ait attaqué le bateau d’aide à destination de Gaza, causant la mort de neuf personnes – huit Turcs et un Américain d’origine turque.  

Les relations turco-israéliennes

Série Fiche-info N.90, créée: Juillet 2010, Canadiens pour la Justice et la Paix au Moyen-Orient
 
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fs90.pngDepuis sa création, Israël a pu compter sur la Turquie comme son allié principal au sein du monde musulman. Celle-ci a été parmi les premiers États à reconnaître Israël en 1949. Mais les tensions entre les deux se sont aggravées depuis l’assaut israélien de 2008-2009 lors duquel près de 1400 Palestiniens ont été tués. Les relations se sont encore plus détériorées en mai 2010, après qu’Israël ait attaqué le bateau d’aide à destination de Gaza, causant la mort de neuf personnes – huit Turcs et un Américain d’origine turque.  

Les relations turco-israéliennes ont-elles toujours été chaleureuses?

Oui. La Turquie est un pays eurasiatique qui a cultivé de bonnes relations à la fois avec le monde occidental, représenté par l’Europe au nord, et le monde musulman, au sud et à l’est. Bien que la Turquie moderne soit un pays majoritairement musulman, elle s’est établie comme république laïque à la suite de l’effondrement de l’Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale. En raison de sa situation géographique à cheval sur l’Europe et l’Asie, la Turquie a toujours été d’une importance géostratégique pour l’Occident. Elle a réussit à intégrer l’Occident en devenant membre de multiples organisations comme l’OTAN et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

La Turquie a peut-être vu un allié potentiel dans l’État naissant d’Israël ou cherché à se positionner comme médiateur entre les États juif et arabes. Comme puissance régionale, la Turquie avait la lourde tâche de devoir contenter à la fois l’Est et l’Ouest. Cette situation est bien illustrée dans sa relation avec Israël, qui a toujours été de nature plus stratégique qu’idéologique (la Turquie se vantait auparavant d’être le seul allié musulman d’Israël). Par exemple, en 1958, la Turquie et Israël ont signé le pacte de coopération et de formation militaire. En 1967, la Turquie s’est jointe aux pays arabes pour condamner l’occupation israélienne des terres arabes par Israël durant la guerre des Six Jours, mais s’est abstenue de signer la clause référant à Israël comme État agresseur.

Historiquement, Israël et la Turquie ont coopéré sur un certain nombre de questions comme le terrorisme et la collecte de renseignements. Politiciens de haut niveau ont régulièrement visité chacun des pays et leurs armées respectives ont tenu des exercices militaires conjoints et ont conclu des affaires d’armes valant des milliards de dollars. Israël et la Turquie ont également maintenu de solides liens  économiques avec des transactions commerciales atteignant 2,5 milliards de dollars en 2009.

Pendant des décennies, la Turquie a réussit à jouer le rôle d’ami et d’ennemi tant avec Israël que le monde arabe. Pourtant, la tâche de demeurer neutre sans perdre la face n’a pas toujours été facile pour la Turquie avec la continuation du conflit israélo-arabe. Le gouvernement actuel de la Turquie a aussi cherché activement à se rapprocher de ses voisins musulmans, se taillant ainsi un rôle plus important en tant que puissance régionale.

 

Pourquoi les relations se sont-elles détériorées?

Le point tournant de la relation turco-israélienne s’est défini lors de l’attaque israélienne contre Gaza en 2008-2009. Cette guerre dévastatrice a fait plus de 1400 morts, laissé une grande partie de la bande côtière en ruines et provoqué une grave crise humanitaire.  La majorité du monde fut outrée par l’usage inutile et disproportionné de la force par Israël.[1] Condamnant les actions de ce dernier, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a accusé le président israélien Shimon Peres du « meurtre d’enfants sur les plages » pendant une conférence à Davos, en Suisse.[2] Le 9 octobre 2009, la Turquie a exclut les forces aériennes israéliennes d’un exercice de guerre de l’OTAN qui avait lieu à Konya, une ville turque, remettant en question pour la première fois les relations militaires de ces deux pays.

Les joutes diplomatiques ont continué de façon amère entre les deux États pour devenir une bagarre diplomatique à part entière en janvier 2010, après que Danny Ayalon, ministre-adjoint israélien des Affaires étrangères, aie convoqué l’ambassadeur turc parce qu’il avait participé à une émission télévisée qu’Israël a considéré offensante en raison de la manière dont elle représentait les agents du Mossad israéliens. Dans un coup bizarre de publicité, Ayalon a demandé (en hébreu), aux  caméramans de « s’assurer que l’ambassadeur de la Turquie soit assis sur une chaise plus basse […], que la table porte seulement le drapeau israélien et que personne ne sourit. »[3] L’entrevue a été diffusée sur la télévision israélienne puis ensuite largement  rediffusée  en Turquie. Une indignation publique a suivi, puis le gouvernement turc a demandé une excuse publique de la part d’Ayalon, ce qu’il a reçu un peu plus tard.

Les relations ont atteint un nouveau creux suite à l’attaque d’Israël contre un bateau turc chargé d’aide civile à destination de Gaza le 31 mai 2010, qui a entraîné la mort de huit Turcs et un Américain d’origine turque.[4] Immédiatement après l’attaque, des milliers de Turcs ont protesté dans les rues, Ankara a rappelé son ambassadeur d’Israël et a annulé tous les exercices militaires conjoints prévus.[5] Quatre jours plus tard, le président turc, Abdullah Gül, a déclaré : « les relations turco-israéliennes ne seront jamais plus comme avant. Cet incident a laissé une cicatrice profonde et irréparable. »[6] Dix jours après l’attaque, lors d’un forum économique turco-arabe à Istanbul, le premier ministre turc a incité les nations arabes à augmenter leurs efforts pour mettre fin au blocus de Gaza. Il a aussi réitéré  les appels pour une enquête internationale sur  le raid de la flottille, le qualifiant de « banditisme dans des eaux internationales. »[7]

 

Le gouvernement turc est-il encore séculier?

Oui. Certains membres du gouvernement israélien allègent que la Turquie est en voie de devenir islamiste pour tenter d’expliquer la détérioration de leurs relations. Or, depuis sa fondation en tant que république, la Turquie a toujours été un État laïc. La laïcité est devenue un sujet brûlant en Turquie (et pour les observateurs à l’étranger) suite à l’élection d’Abdullah Gül comme président en 2007. L’élection de Gül était considérée comme quelque peu controversée en raison de son implication antérieure auprès de partis islamistes. Les politiques turques demeurent néanmoins fortement séculières : même les récents efforts d’alléger l’interdiction du hijab dans les universités ont été bloqués par la Cour constitutionnelle, qui a estimé qu’un vote parlementaire à ce sujet violerait les principes laïques de la constitution.[8]

 

Que réserve le futur pour les relations turco-israéliennes?

Personne ne peut prédire la façon dont les relations turco-israéliennes vont se développer dans le futur. Bien que la bonne entente de jadis entre les deux nations puisse être révolue, leurs liens en matière de défense pourraient empêcher l’effondrement total de leur relation. D’un autre côté, certains membres du gouvernement israélien semblent vouloir une autre bataille avec la Turquie,[9] une bataille qui ne saurait qu’isoler Israël encore plus dans la région.

Certains analystes soutiennent qu’Israël a davantage besoin de la Turquie que cette dernière a besoin d’Israël.[10] Les États-Unis ont de solides relations stratégiques avec la Turquie et elles seront sans doute maintenues malgré les différends entre Tel Aviv et Ankara. La Turquie s’affirme également au moyen d’une politique étrangère indépendante de ses liens avec Washington, alors qu’elle tente de se tailler un rôle de puissance régionale. Elle a par exemple défendu le programme nucléaire de l’Iran et élargi ses relations économiques avec Téhéran alors même que les États-Unis cherchaient à isoler ce pays. La Turquie a aussi abandonné ses exigences de visa pour le Liban, la Jordanie et la Syrie, et a signé des accords pour améliorer le commerce et les échanges culturels avec ces pays. Finalement, après des années de campagne pour joindre l’Union européenne en dépit de la réaction mitigée de celle-ci, la Turquie semble maintenant se concentrer sur le renforcement de sa présence et de son influence en Asie centrale et au Moyen-Orient. Compte tenu des solides relations turco-américaines et des relations effilochées entre l’Europe et Israël, la Turquie pourrait ne plus considérer aussi important d’entretenir de bonnes relations turco-israéliennes.



[1] Pour plus d’informations sur l’assaut israélien contre Gaza, consultez les fiches-info de CJPMO sur www.cjpmo.org

[2] Turgut, Pelin. “Friends no more? Why Turkey and Israel have fallen out.” Time. 14 octobre 2009.

[3]Israel apologizes to Turkey.” Al Jazeera. 12 janvier 2010.

[4] Pour plus d’informations sur l’attaque de la flotille, voir la fiche-info de CJPMO « L’attaque israélienne de la flotille d’aide pour Gaza », juin 2010.

[5] Tavernise, Sabrina. “Raid jeopardizes Turkey relations.” New York Times. 31 mai 2010.

[6]Turkey will ‘never forgive’ Israel .” Al Jazeera. 4 juin 2010.

[7]Israel dominates Turkey-Arab forum.” Al Jazeera. 10 juillet 2010.

[8]Court annuls Turkish scarf reform.” BBC News. 5 juin 2008.

[9] Turgut, Pelin. “Turkey and Israel: the end of the affair?” Time. 15 janvier 2010.

[10] Cole, Juan. “Turkey threatens Israel with cut-off of diplomatic relations.” Informed Comment. 6 juillet 2010. 

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